logo.gif (1348 octets)                                    La séquence occitane du Capitaine Midu

(Les éditions de l'anse des Galères)

 

 

Où l’on pose les tenants de l’anecdote.

Le capitaine MIDU, comme chacun sait, entretient, en ses terres d’Oc, une catalane. Mais que le profane ne cherche pas en ces termes une allusion graveleuse nuisible à la moralité du héros. Ni courtisane de Perpignan, ni légère danseuse nue de Barcelone, la Catalane est une lourde embarcation de bois. Barque typique de tout le bassin méditerranéen depuis des temps immémoriaux, des lumières de Gibraltar aux senteurs du Proche-Orient, elle a sillonné les côtes de la Grande Bleue, tombereau de la mer indispensable aux différentes activités laborieuses des riverains. Utilisée la semaine pour le transport et la pêche, elle promenait en plus les familles pendant les rares jours de repos. Carpillon dressé à la proue, symbole phallique de l’ensemencement de la mer, voile latine des felouques égyptiennes bien gonflée elle a, pendant des siècles, été l’image emblématique du labeur et de la peine des méditerranéens, le symbole des travailleurs de la mer.

Aujourd’hui, la catalane moderne a jeté ses avirons pour une propulsion à combustion et le bois de sa coque s’est mué en plastique pour un moindre entretien. Nos ports ne compteraient plus aucun de ces bateaux antiques sans la passion de quelques amoureux de la voile latine regroupés en associations ou, plus rarement, privés. Le capitaine Midu appartient à la seconde catégorie. Sa Catalane, chaque printemps repeinte avec des fonds de pots, comme l’exige la tradition, se balance sur la lagune, fièrement reliée à son amarre, au pied de la falaise de Bages, face à l’ancien port romain de Narbonne. Sa silhouette trapue et colorée embellit la perspective que l’estivant découvre au tournant du port. S’il s’attarde un peu dans les étangs marins, il aura peut-être le privilège, un jour de brise marine, de la voir revenir de l’horizon de l’île de l’Aute, voile gonflée par le tendre assaut d’Eole, glissant d’une allure régulière entre les vols de flamants roses et de sternes besogneuses.

Quand le mois d’août aura usé ses plus belles journées, quand déjà, les hirondelles auront des rêves d’Afrique, alors la Catalane, démâtée, regagnera la terre ferme et sèche de la grève où elle s’endormira jusqu’au prochain été, bercée d’images parfumées d’iode, de soleil et de vent.

Mais l’estivant qui contemple, assis sur le ponton, la marche ample et silencieuse de la belle embarcation n’imagine pas la dimension de l’entreprise qui consiste, rituellement chaque début de juillet, à faire glisser la lourde chaloupe du gravier vers son élément de prédilection : l’eau salée de l’Etang. Ainsi, allons-nous donc vous le narrer, pour votre immense plaisir.

Où l’on entre dans le vif du sujet qui nous occupe.

Dès l’instant où le dernier Bourguignon a rejoint son lieu de villégiature, le capitaine Midu incrit à l’ordre du jour la mise à l’eau de la Catalane et avise sa compagne de bien vouloir vérifier que les bouteilles d’apéritif qui garnissent le bar sont encore présentables. Les manutentionnaires habituels sont avisés de se tenir prêts à intervenir dès que Jojo se sera déclaré favorable et compétent pour tirer l’embarcation jusqu’à immersion.

En effet, tout dépend de Jojo, figure du village vivant sans montre et sans contraintes, heureux possesseur d’un engin mécanique qu’il nomme « tracteur » et qui a la particularité d’être aussi caractériel que son maître. Chaque année le « tacteurajojo » conduit la Catalane à l’eau en juillet et la retourne au sec à la fin d’août. Jojo donne au Capitaine Midu une idée du jour et de l’heure à laquelle il faudra convoquer l’Equipe des manœuvriers. Si Jojo n’a pas décidé au dernier moment d’aller poser ses filets à l’autre bout de l’Etang, s’il est revenu d’une affaire qu’il avait à traiter au fin fond des Corbières,  l’Equipe aura le privilège renouvelé de le voir arriver. Encore faut-il que le « tracteurajojo » ait admis l’ordre de démarrer. Dans le cas contraire, son maître lui aura fait inhaler une forte bouffée de Start-Pilote et dans un nuage d’âcre fumée bleue, éructant par tous ses orifices, le « tracteurajojo », dans un boucan infernal, débouchera sur le port où l’Equipe admirative applaudira à tout rompre.

Où l’on voit la chronologie des évènements.

1) L’Equipe

La mise à l’eau de la Catalane, c’est avant tout une équipe bien rôdée, composée d’un noyau dur de Bourguignons, immuable chaque année, auquel s’ajoute parfois des estivants de passage. Ici, nous voyons un couple de Toulousains (doryphores pour les autochtones) attirés par une activité providentielle dont le récit enjolivera cette hiver, entre le safari-photo au Kenya et la conquête du Cap Nord, leurs soirées amicales.

2) JoJo

Nous ne reviendrons pas sur le personnage décrit plus haut. L’arrivée de Jojo est ressentie comme un événement hors du commun de part son caractère aléatoire. Aux approches de l’heure dite, les conversations cessent sur le port, les oreilles se tendent pour essayer de distinguer dans le lointain du village, le grondement croissant du monstre mécanique. Et c’est un véritable bonheur que d’être celui qui, le premier, a su reconnaître, au-delà du brouhaha ordinaire, les toussotements de l’engin. Si l’heure est dépassée, les visages se creusent, les regards s’assombrissent, on dresse des hypothèse aux causes de ce manquement, on scrute l’Etang, on envoie des enfants en estafettes dans le village. Le premier qui rapportera la bonne nouvelle sera adulé de la foule. « Il arrive, il ne trouvait plus sa bombe de Start-Pilote ! »

 

3)  « Le tracteurajojo »

Bâti autour d’une armature de ferraille rouillée, muni de pneus crantés à l’avant et de deux roues dissemblables à l’arrière grossièrement enveloppées de pneus trop grands pour elles et raccommodés au fil de fer, le « tracteurajojo » ne se déplace que dans un halo de fumée bleue provoquée par la nature du mélange chimique qui alimente son carburateur et dont, seul, Jojo détient jalousement la formule.

Le « tracteurajojo » est également dépourvu de tout dispositif de freinage. Pour arrêter la machine sur le plan incliné de lancement, il faut entreprendre la délicate manœuvre dont dépend toute l’opération: enclencher en mouvement la marche arrière qui, comme la plupart des marches arrière, n’est pas synchronisée. Seul Jojo est capable d’un tel exploit.

4) L’opération CATALANALO

Tous les paramètres, tous les acteurs, sont maintenant réunis pour mener l’opération CATALANALO à son terme. Le capitaine Midu choisit avec soin les bâtons de bois nécessaires au roulage de l’embarcation. Chaque année, le capitaine Midu place un handicap nouveau pour mettre son équipe à l’épreuve et s’assurer du maintien des performances. L’été 2001 sera ainsi marqué d’une nouvelle difficulté : deux des rondins sélectionnés ne seront pas…ronds ! C’est comme si la Catalane était montée sur patins, mais en travers, comme le chasse-bœufs sur la locomotive.

Quand Jojo aura terminé son exposé sur le métabolisme de son tracteur devant un parterre d’auditeurs assoiffés, aussi, de connaissance, il reprendra sa place au poste de pilotage pour la phase principale de l’opération et malgré les chaussures peu adaptées à la situation, il ne fait pas l’ombre d’un doute qu’il la mènera à bien.

La corde se tend sous la traction du puissant animal vapeur. Un frisson d’inquiétude traverse fugitivement les esprits : « Est-ce cette année que la corde va casser ? ». Déjà les « méningeajojo » travaillent à un projet osé, le tracteur CORDLESS, où la corde de nylon serait remplacée par une liaison infrarouge (ou rosé) gérée électroniquement par des capteurs et calculateurs ultra-sophistiqués.

C’est maintenant à l’Equipe de montrer combien elle est efficace. Comme au temps prestigieux de l’élévation des pyramides égyptiennes, chacun place son bâton devant le colosse en mouvement, le récupère à l’arrière, le représente à la proue. Et si chacun des acteurs est animé parfois d’un drôle de petit saut sur le côté, ce n’est pas pour éviter le fouet d’un éventuel garde-chiourme mais pour éviter de se coincer un pied sous les rouleaux très approximativement cylindriques dont les extrémités agressives dépassent largement de chaque côté de la barque ventrue. Un petit cri indiquera à l’occasionnel spectateur que l’un des pieux a touché son but. D’ailleurs la grimace de la victime et le massage à la salive de la contusion confirmera l’événement.

   

De temps en temps, Jojo immobilise le convoi pour s’assurer lui-même des conditions de sécurité de l’opération. Un mot, un conseil et le voilà à nouveau au volant de l’engin qui menaçait de s’étouffer. Heureusement, Jojo est arrivé à temps, les démarrages à chaud gardant encore tous leurs mystères, il est préférable que le pilote ne s’attarde pas au sol.

Mètre après mètre, le convoi s’approche de l’eau et aborde le plan incliné. Là, jojo aura besoin de freiner l’engin (voir paragraphe 3).

5) L’élément liquide.

Il ne faut pas voir dans le choix de ce titre une quelconque allusion à la célébration de l’événement sur la terrasse du Capitaine Midu. La Catalane ayant regagné son milieu naturel, le « tracteurajojo » ayant réussi à battre en retraite avant que la pente du plan incliné ne l’ait entraîné vers un biotope qui n’est pas le sien, et cela grâce à la parfaite maîtrise de la marche arrière par son chauffeur, le Capitaine Midu n’est pas encore libéré de sa mission. Il faut maintenant conduire l’esquif, pour accastillage, vers sa bouée d’amarrage, à la « pigouille » comme disent les maraîchins de l’ouest. Cette longue perche, qui sert à tout (voir documents photographiques) porte ici le nom de « partaïg »

Que le Cers, dernier vestige d’une barbarie ancienne, vienne à se lever brusquement et se mette à balayer l’Etang de ses violentes rafales, le capitaine Midu se trouvera entraîné à l’opposé contre les grèves de Mandirac, sur les terres du sieur Jonquères d'Oriola, au milieu des taureaux noirs, et l'Équipe ayant été convoquée uniquement pour mettre l'esquif à l'eau et boire l'apéro après, il n'est pas dit dans le contrat qu'elle doive effectuer un long trajet en voiture pour aller soustraire le capitaine à la vindicte taurine. Capitaine téméraire qui, comme chaque année, ne met le moteur en service que lorsque la barque a regagné sa bouée... à la main. De toute façon, comme il a laissé le gouvernail à la maison, le moteur ne lui serait pas d'une grande utilité !!!

Epilogue.

Cette année encore, la Capitaine Midu mènera sa mission à bien. Point de Cers ou de Tramontane pour compliquer sa tâche et contrarier la manœuvre. alors que tard encore, entamant un parcours aléatoire, il s’éloignera de la berge, plantant sa partaïg dans la vase noire avec des han de bûcheron, l’Equipe pleine d’une légitime satisfaction se retrouvera sur la petite terrasse dominant la lagune. Là, plusieurs santés seront portées à la gloire du vaillant capitaine qu risque fort de trouver, à son retour, les bouteilles vides au milieu des noyaux d'olives.

Mais le capitaine Midu est prêt à un tel sacrifice, sa belle Catalane trône maintenant au pied de la falaise. Elle fera encore longtemps, l'admiration de l'estivant de passage et du résident, qui, chaque matin en se réveillant ne manquera pas de regarder, du haut de la falaise, dans quelle direction pointe le carpillon rouge de la proue, indice essentiel à la prévision du temps de la journée naissante.